Numérique pour le conseil agricole en Afrique : l’exemple du Burkina Faso

Quelles évolutions entraînent l’usage des nouvelles technologies de l’information et la communication pour la fourniture de services de conseil agricole en Afrique de l’Ouest ? Les transformations des services de conseil aux producteurs, comme les processus d’apprentissages des agriculteurs sont l’objet des recherches de Chloé Alexandre, doctorante #DigitAg Cirad à l’UMR Innovation. À partir de ses observations et celles de Malick Coulibaly, ingénieur SAADS et stagiaire #DigitAg en 2018, Chloé analyse les transformations induites par l’émergence du numérique ds services de conseil au Burkina Faso. Point à l’occasion du symposium AgriNumA 2019 qui se tient à Dakar du 28 au 30 avril.

Les TIC induisent-elles des changements de l’offre de conseil, des pratiques des conseillers agricoles, des organisations professionnelles et les agriculteurs ? Le numérique, et en particulier les TIC peuvent améliorer les services de conseil agricole en terme de couverture, d’efficacité et de pertinence. Cependant, les études dans le champ des Technologies de l’information et de la communication pour le
développement (ICT4D), montrent que les cas d' »échecs », même s’ils font partie du processus d’innovation, sont courants. A l’aide d’une grille d’analyse de la construction d’un service de conseil agricole numérique, Chloé a enquêté auprès des fournisseurs de services de conseil et analysé 15 dispositifs de conseil agricole du secteur de l’agriculture et de l’élevage, présents sur le territoire burkinabé.

Une très forte demande en conseil agricole

Le Burkina Faso est un pays intéressant pour cette étude car 70 % de la population est rurale et engagée dans des activités agricoles. Les principaux fournisseurs de services de conseil sont l’Etat, les ONG et les organisations de producteurs. Il y a une très forte demande pour du conseil et les nombreux services étatiques en place peinent à assurer un service sur tout le territoire. « Avec 1 conseiller pour 1000 agriculteurs, le numérique, et en particulier les TIC sont promues comme un des piliers pour améliorer les services de conseil actuels, notamment leur couverture et leur pertinence » explique Chloé.

Le Ministère de l’Agriculture et des Aménagements Hydrauliques du Burkina Faso en a fait un thème-clé de sa politique, annoncé en 2017 lors de sa campagne agricole. Dans toute la zone subsaharienne on constate de fortes  nombreuses incitations financières pour développer des solutions numériques pour l’agriculture. Le montant des ressources financières mobilisées par des bailleurs internationaux pour les solutions numériques pour l’agriculture en Afrique subsaharienne s’élèveraient à plus de 180 millions de dollars (source : étude sur 175 initiatives du CTA, rapport à paraître). Avec les TIC, les objectifs visés par les fournisseurs de conseil sont de faciliter le travail des conseillers, de rendre de l’information directement accessible aux agriculteurs, c’est à dire, sans la présence d’un conseiller, et aussi, d’améliorer la performance des organisations de conseil.

Bama, Burkina Faso, Juillet 2018 : un conseiller de l’union des producteurs de riz de Bama utilise l’outil d’aide à la décision Rice Advice pour fournir à l’agriculteur une proposition d’itinéraire technique pour la plantation et la fertilisation du riz, sur la base des données fournies par l’agriculteur. Le conseiller s’est rendu sur la parcelle de l’agriculteur pour en mesurer la superficie. © Chloé Alexandre, Cirad

Une diversité d’acteurs complémentaires

Le numérique, mobilise une grande diversité d’acteurs, publics et privés : des services d’état, des ONG – plutôt nombreuses-, des organisations de producteurs qui fournissent du conseil et s’équipent d’outils numériques. Sont aussi apparus, de nouveaux opérateurs privés qui ne sont pas issus du monde agricole. Il s’agit d’opérateurs téléphoniques, de développeurs informatiques, d’agrégateurs et analystes de données… « Un de mes résultats sur la transformation du secteur du conseil  tient justement l’apparition de nouveaux opérateurs, sans compétences  préalables dans le domaine agricole, mais qui développent des services d’envergure qui s’adressent directement aux agriculteurs » ajoute Chloé. Nouer des partenariats est un point important pour ces nouveaux acteurs : ils s’associent aux experts que sont les organisations de producteurs et les ONG spécialisées dans le développement rural.

Panorama des solutions numériques & usages

En 2018, Chloé a étudié une quinzaine de services disponibles, conçus pour être utilisés avec des téléphones mobiles simples ou des outils connectés, smartphones, tablettes et ordinateurs : « Mes critères de choix étaient non seulement la présence de TIC pour produire des contenus informationnels, mais aussi obligatoirement  la présence de TIC pour partager et diffuser cette information, qu’elle soit mobilisée par les conseillers, ou directement reçue par les agriculteurs ». Sur les 15 services étudiés, 11 nécessitent d’avoir un appareil connecté, smartphone, tablette ou ordinateur, et 4 uniquement des téléphones simples. Cela pose notamment des questions sur l’accessibilité de ces services, quand on sait que le taux de pénétration d’internet s’élevait à 11% en 2015.

Parmi les dispositifs utilisés avec des téléphones mobiles simples, on dénombre 2 systèmes d’information sur les prix et les marchés – à partir d’une base de données sur ordinateur, ils délivrent des sms sur les téléphones des agriculteurs -, 1 centre d’appel, et 1 serveur vocal interactif. Ce dernier permet de consulter des messages vocaux pré-enregistrés.

Les outils numériques qui nécessitent un smartphone, une tablette ou un ordinateur sont 3 plateformes accessibles à un nombre restreint d’utilisateurs pré-identifiés, 1 groupe réseau social (ici, Whatsapp, 3 services d’aide à la décision – avec des applications de collecte d’informations stockées sur un cloud -, et 3 sites internet de visionnage de vidéos. « Elles sont téléchargeables et donc diffusables via Bluetooth, avec l’avantage qu’un téléphone 2G suffit » remarque Chloé.

Outils interactifs : où en est-on ?

Une des questions posée par Chloé était de savoir si ces solutions rendent le conseil plus interactif et plus spécifique aux attentes des agriculteurs. Produisaient-elles des connaissances plus localisées, favorisaient-elles plus d’échanges de connaissances ? « J’ai constaté que la majorité des TIC mobilisées ne servent pas encore à favoriser des interactions et à co-construire des connaissances. 9 des 15 outils ont uniquement une dynamique de diffusion ou de collecte d’information. Leur information est collectée, travaillée et diffusée aux agriculteurs, sans que ceux-ci puissent échanger avec quelqu’un du service. Si l’agriculteur a des questions, il ne peut pas les poser, il ne peut pas commenter et discuter le conseil délivré. C’est un bémol, mais on peut nuancer : quand les outils n’autorisent pas un échange direct, ils sont souvent intermédiés via des relais locaux, c’est à dire que l’agriculteur qui reçoit l’information sur son portable peut ensuite la discuter avec quelqu’un sur le terrain, comme un conseiller ou un agriculteur relais. Par contre, 6 dispositifs permettent cet échange  via des TIC : il s’agit des plateformes, car elles disposent de chats, des centres d’appel et des réseaux sociaux. »

Actuellement, les TIC ne remplacent la présence physique du conseiller que dans de rare cas. C’est plutôt un canal d’information complémentaire pour l’agriculteur et une aide pour le conseiller. « Ce qui est important, c’est l’intégration de TIC dans les réseaux existants sur le terrain, et plus largement dans un système de services pluriels aux agriculteurs. Ces conseils leur sont plus utiles quand l’offre est complétée par des services nécessaires pour mener leurs activités agricoles : accès au crédit, aux engrais, aux semences, ou encore aux marchés. » précise Chloé. L’intégration du conseil dans un éventail de services peut aussi permettre de trouver des pistes de financement du conseil. Actuellement cela demeure, comme dans les pays du Nord, une activité peu, voire pas rentable, et les organisations de producteurs l’ont bien compris. Le conseil – que les agriculteurs sont souvent réticents à payer-, est souvent financé par un prélèvement sur les bénéfices sur d’autres services payants, comme l’accès aux intrants,des solutions de stockage des récoltes, etc.. « Dans dans le contexte du Burkina Faso, on voit bien que ces services sont émergents. Ils ont été créés il y a 2 ou 3 ans, il est encore trop tôt pour parler de leurs impacts, de mesurer les bénéfices auprès des agriculteurs, que je dois encore rencontrer. » conclut-elle. Actuellement, il y a beaucoup d’initiatives, de création de services, certaines innovations sont en stand-by ou s’arrêtent, Il est encore difficile d’estimer lesquelles perdureront.

Au niveau des conseillers, les impacts commencent à se voir. Malick Coulibaly, stagiaire Cirad #DigitAg l’an passé, a travaillé auprès de l’UNPCB, l’union nationale des producteurs de coton, sur le système de conseil de l’organisation qui intègre un outil numérique utilisé pour la traçabilité du coton bio, nécessaire à la certification. Grâce au système d’information développé, les conseillers et les acteurs chargés de contrôler les opérations techniques des agriculteurs gagnent en efficacité. Malick a repéré des usages alternatifs : par exemple, les conseillers leur tablette pour prendre des photos et des vidéos pour partager des pratiques d’agriculteurs auprès d’autres agriculteurs.

Par contre, les conseillers signalent la difficulté que pose leur double posture : tantôt dans le conseil pour aider les agriculteurs à résoudre des problèmes spécifiques, tantôt dans le contrôle pour la certification. Certains conseillers peuvent vivre mal cette pression psychologique, qui n’est pas spécifiquement imputable au numérique. Cependant, ces outils peuvent renforcer leur posture de contrôleur aux yeux des agriculteurs. Ils peuvent aussi devenir des outils de contrôle des activités des conseillers et renforcer chez eux un sentiment de surveillance accrue par les organisations qui les emploient.

Construire des réseaux d’innovation

Les fournisseurs de services expliquent qu’une des étapes pour développer un service est de s’entourer d’un bon réseau de partenaires, de s’entendre sur le financement des différents postes de dépense et, si le service devient rentable, de négocier le partage la valeur créée. « “Actuellement, les fournisseurs de service tâtonnent encore pour mettre en place des réseaux de partenaires qui fonctionnent et à gérer leurs relations” constate Chloé. « Ces réseaux sont très complexes et évolutifs. Par exemple, le serveur vocal interactif 321 fourni par Orange réunit plus d’une dizaine de partenaires : pour apporter le financement, pour développer le contenu, pour l’agréger et le vocaliser, pour en faire la promotion etc. Différents acteurs détiennent ces ressources et compétences. »

Elle fait aussi le constat que le plus souvent, les organisations locales n’ont pas les moyens de développer ces ressources numériques et donc, font appel à des bailleurs de fonds. La majorité des solutions sont financées dans le cadre de projets de développement, sur des périodes courtes de 3 ou 4 ans par des bailleurs internationaux. Ceci pose la question de leur durabilité, car la réflexion sur l’appropriation par les acteurs locaux n’a pas toujours été menée durant les projets.

Autre constat, les grands groupes leaders ne nouent pas forcément des partenariats locaux : « Au Burkina Faso, pour le service 321, c’est une entreprise sociale internationale, Viamo, qui est le principal partenaire d’Orange, et ses fournisseurs de contenus sont des ONG internationales » souligne-t-elle. Le recours à des incubateurs locaux de start-ups est lui, très récent : « J’ai des exemples de jeunes entrepreneurs avec des solutions numériques intéressantes pour l’agriculture, mais pour le moment dans le domaine de la commercialisation, moins celui du conseil. »

Une grille d’analyse pour co-construire des services de conseil numériques

Pour l’analyse comparative de ces services de conseil, Chloé a adapté au numérique une grille d’analyse mise au point au sein de l’UMR Innovation par Guy Faure, Pierre Rebuffel et Dominique Violas. Celle-ci peut aussi être utilisée par les fournisseurs de conseil qui cherchent à intégrer des solutions numériques dans un service de conseil existant – notamment les organisations de producteurs- , et ceux qui veulent développer des solutions numériques. Cette grille prend en compte tous les aspects, en front- et back-office, nécessaires pour qu’un service de conseil numérique puisse exister et fonctionner. Et, « au delà de créer une solution technologique, cette grille est une aide pour comprendre toutes les ressources, les méthodes et les moyens utilisés pour développer un service de conseil. La transformation de l’entièreté du dispositif peut être analysée quand on modifie une de ses composantes… »

Chloé présente cette grille d’analyse lors de l’atelier co-conception du symposium AgriNumA 2019, en parallèle d’une communication sur ses premiers résultats, qui seront développés dans un article à paraître. Après les exigences du travail collaboratif pour développer des services numériques de conseil, elle va axer ses recherches sur de nouvelles questions :

  • Quelles compétences les organisations de producteurs doivent-elles développer pour intégrer ces outils numériques dans leurs services de conseil ?
    Les organisations subissent des transformations en intégrant le numérique dans les services de conseil, et certaines n’ont pas toujours les capacités internes pour assurer la durabilité. Qu’apprennent ces organisations de producteurs lors de ces projets d’intégration d’outils numériques ? Pourquoi certaines organisations arrivent à développer les outils et à les financer à la fin des projets de développement et d’autres pas ?
  • Comment les services développés s’inscrivent-ils dans les réseaux locaux d’apprentissage ?
    « On parle beaucoup d’adoption des services, mais il me semble qu »un service va fonctionner, si sur le terrain, au niveau des agriculteurs, une routine, voire une organisation se met en place, pour que l’information soit discutée, analysée. Peut-on identifier des facteurs expliquant que dans certains cas les agriculteurs s’organisent pour discuter l’information entre eux,et dans d’autres pas ? Comment une dynamique peut-elle se mettre en place ? Je souhaite analyser comment l’information fournie s’intègre dans des réseaux locaux d’apprentissages” conclue Chloé.

Réponses dans ses prochains articles !

Contact : chloe.alexandre [AT] cirad.fr – Sa page doctorante

Voir aussi : Malick Coulibaly (2018) : Analyse d’un dispositif de conseil usant des Technologies de l’Information et de la Communication en contexte réglementé : Cas du dispositif de l’UNPCB pour le programme de promotion du coton biologique et équitable. Mémoire de fin d’études du Diplôme d’Ingénieur en Développement Systèmes Agricoles et Agroalimentaire pour le Sud (SAADS). Option : Développement Agricole et Rural au Sud (DARS) Spécialité : Marchés Organisations Qualités et Services dans les Agricultures du Sud (MOQUAS). Stage #DigitAg – Contact : guy.faure [AT] cirad.fr, Cirad (UMR Innovation)